Epilogue de la Caravane amoureuse 2008

Cette Caravane amoureuse à travers la France, la Suisse et la Belgique fut exceptionnelle à tout point de vue. L’enthousiasme des personnes qui nous ont accueillis, l’engagement des villes et villages, des institutions et associations avec ses personnes remarquables oeuvrant au mieux-vivre ensemble, les artistes désireux de nous emporter dans leur imaginaire, cette envie fantastique de nous offrir le meilleur, cette volonté de partage, les banquets pantagruéliques… ce fut énorme. Enfin, le groupe, 35 personnes de 13 à 78 ans, venant du Maroc, Canada, France, Belgique, en permanence dans la bienveillance… L’Abbé Pierre avait raison, « il y a des milliards d’êtres humains canonisables ».

La synchronicité amusante des évènements ; 10 mai, coup de pompe pour de nombreux caravaniers à Conques, la pompe à eau du bus d’Henri se met au diapason. 14 mai, Marie-Pierre, une caravanière, tellement sous pression avant d’arriver à Nevers, ville dans laquelle elle demeure et a mis en place le rendez-vous : Le pneu de son bus éclate sur la route Lons – Nevers. 29 mai, le joint de culasse du bus « Mimoun » de Bassam qui rend l’âme, nous contraint de remorquer le bus. Heureusement, la synchronicité du calendrier veut que nous soyons 3 jours au même endroit. Ces trois jours nous permettront de commander la pièce, grâce à Monsieur Calu de la Citram de la recevoir à temps et effectuer la réparation dans un garage de fortune. 1 juin, nous sommes en fin de caravane, grosse fatigue du groupe qui n’arrive plus à passer à la vitesse supérieure, et le pivot du levier de vitesse du bus de Christophe se casse. Enfin, le 3 juin, trois associations annulent la rencontre la veille pour cause de querelles de clocher. Nous avons l’après midi libre. Temps de repos inespéré pour le groupe et surtout, temps nécessaire pour régler les culbuteurs du bus Mimoun. Il était urgent de le faire, car le moteur claquait. Un mécano spécialiste camion est présent une bonne partie de l’après-midi pour réaliser l’opération. D’où vient-il ? Nous sommes dans un petit village du nord de la France, loin de tout. Il prendra 30 euros pour ce travail de précision. Hallucinant ! Et tout au long de la Caravane amoureuse, nous bénéficions d’une météo magique, que du beau, hormis l’étape de Tarbes Ibos et Toulouse, les 21 et 22 avril. Mais croyez-moi, dans ces trois villes, le soleil fut là par l’intensité des rencontres. Tout le long, le piano et la Caravane sont passés entre les gouttes ! Mi-mai, nous sommes en Alsace. Alors que la ville de Gelspolsheim nous reçoit avec tous les honneurs, le surlendemain la tentative d’envahir amoureusement la ville de Luxembourg est un fiasco ! Alors que nous amenons le piano sur la place d’armes de cette cité prestigieuse avec le bus, tous les caravaniers déguisés, pratiquant la guérilla des bisous, deux policiers nous demandent de partir.  Je vais les voir, leur explique notre démarche mais ceux-ci ne changent pas de position. Je termine en leur disant : On ne reste pas longtemps, on vient juste vous faire un coucou. Le flic rétorque : c’est 200 euros le coucou. Et pour un cou c’est combien ? fis-je le plus sérieusement du monde. Alors nous avons quitté cette ville, la laissant se perdre dans nos rétroviseurs sous une pluie d’orage torrentielle… Cette anecdote m’amène à penser que tout n’est qu’affaire de ressentis. Pour les uns, la Caravane amoureuse est une aventure vaine et dérisoire, avec des saltimbanques insouciants et pervers, pour d’autres, cette Caravane est porteuse d’espoir pour toute l’humanité. Notre façon de voir vis-à-vis d’un évènement lambda est déterminante. Vous faites une bise sur le nez de deux personnes. La première vous fera un procès parce que vous avez osé la toucher, la deuxième vous harcèlera pour en avoir plus ! Il s’avère que l’humain est souvent manipulé  par ses ressentis. Sans que cela soit conscient, il tyrannise souvent les autres avec ceux-ci.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de conflit dans la caravane ? Sans renier la dimension émotionnelle et le jeu des ressentis, mis à l’épreuve constamment à travers les moult rencontres, la fatigue de la route et la promiscuité, nous avons pris comme décision de ne pas cautionner ces fluctuations de l’être. Chacun gère dans son intériorité ce qu’il ressent, vis-à-vis des malentendus, quiproquos, dérangements, désirs, envies et chacun apprend à ne pas s’identifier à ses émotions. Les mots clés sont : lâche prise, laisse traverser, ne t’y accroches pas.  Le simple fait de court-circuiter ce mécanisme a eu pour effet d’annihiler toute manipulation, culpabilisation, appropriation, recherche de pouvoir durant cette caravane. Du coup, chacun a pu se vivre pleinement, sans demande et sans attente, se déployer sans envahir, être dans la joie sans exubérance, s’étreindre et s’aimer. Ce fut libre, serein et généreux, ce fut plein et intense sans lourdeur aucune. Sans alcool, sans tabac, sans aucun artifice, nous avons goûté à l’ivresse du vivre vrai. La Caravane a su donner de la bonne humeur en allant dans les villages, en déambulant dans les marchés et rues piétonnes des villes, dans les zones dites sensibles de certaines banlieues, en dialoguant avec des rappeurs algériens, en dansant avec des danseurs Hip-hop ou classiques, en jouant dans les hôpitaux, les centres pour personnes handicapées, les maisons de retraite, en chantant avec des SDF et des fonctionnaires mourant d’envie de quitter la cravate en nous voyant. Nous avons pleuré ensemble et donné de l’amour infini pour bourreaux et victimes lors d’un voyage hors du temps, place de l’exécution au fort de Breendonk en Belgique. Camp de transit tenu par les nazis où des juifs en majorité, furent emprisonnés, torturés, assassinés. Quant aux survivants de ce cauchemar, ils furent envoyés en convoi à Dachau, Buchenwald ou Auschwitz.  

Nous avons côtoyé des personnes aveugles au regard aiguisé sur le monde et ses dérives, nous avons rencontré des personnes sans bras ni jambes à la conscience fine et agile, des êtres au corps déformé de partout dans leur fauteuil roulant, certains déployant une énergie considérable pour s’exprimer. En prenant le temps de décrypter leurs mots, des propos essentiels se révélaient, remplis de beauté, bouleversants de profondeur. Nous avions une volonté farouche de déceler le beau partout, même dans des prisons, où des femmes et des hommes se trouvaient là, rejetés par un système qui par ses choix ne fait qu’augmenter jour après jour le royaume des exclus. Au « Travailler plus, gagner plus », rajoutons l’incontournable réalité du payer plus. C’est un système qui voue les Hommes à l’épuisement, à une mort lente et certaine. L’ordonnance politique actuelle est sans appel. Par la violence des formatages, les manipulations, la culpabilisation facile, il est évident que nous subissons une volonté, celle d’ôter à l’humain la part belle de son humanité : la joie, l’amour, l’espérance, le désir… Résignation, solitude, détresse et désespérance sont monnaies courantes aujourd’hui. Ô combien il est certain que nous sommes tous faillibles et maladroits. Alors, apprenons à porter un regard tendre sur le vacillant, apprenons la bienveillance qui libère et non la culpabilisation qui détruit et emprisonne à jamais l’être dans le carcan du jugement. Cessons cette manie dramatique de vouloir prendre pouvoir sur l’autre en l’anéantissant. On ne bâtit pas sa vie en en démolissant une autre. Je dis tout cela en connaissance de cause, car je fus, de par le passé, bien souvent maladroit, semblable à Chérubin dans les noces de Figaro de Mozart, emporté par mes désirs… Beaucoup de personnes me voient comme un homme merveilleux qui fait des choses extraordinaires… S’ils savaient combien mon chemin de début de vie fut chaotique. Jeune homme, il m’est arrivé d’aimer sans en mesurer les conséquences. Je connus le désespoir dans mon couple jusqu’à en lever la main sur celle que j’aimais, combien je fus parfois plein de suffisance, gorgé de jeunesse en rejetant avec inélégance mes premiers amours… Dois-je me sentir honteux de tout cela ? À quoi cela servirait-il ? En revanche, je suis pleinement responsable de mes actes, prenant ceux-ci comme révélateurs du chemin à parcourir vers plus de conscience. Et que ce soit celui qui subit ou celui qui « mal agit », chacun doit faire sa part de travail pour aller vers plus de compassion et de sagesse. Que faisons-nous alors des criminels récidivistes ? Il est évident que leur comportement est condamnable. Le travail ne consiste pas à les détruire (ils le sont assez eux-mêmes, souvent durement blessés par la vie, dans leur âme, leur chair, leur cœur) mais de les amener à réaliser ce qu’ils ont fait afin qu’ils puissent grandir en conscience. Tout Homme est perfectible, capable de Dieu disait Saint Augustin. Etre convaincu de cela est pour moi, l’expression la plus noble de la foi. Par ailleurs, les démolitions de l’humain à travers les films grand spectacle où la mort œuvre sans cesse ; la récurrence des informations négatives à travers presses, radios et journaux télévisés, augmentent cette blessure de l’âme, générant de surcroît un sentiment de paranoïa vis-à-vis de l’humanité. Si l’on rajoute à cela une pornographie omniprésente à travers le matraquage d’une publicité érotisée à l’extrême, les jeux vidéos et les vidéos clips de certaines rock star, sans oublier les dessins animés abrutissants et les séries TV au scénario débile, notre société participe à créer ses psychopathes. Cela dit, il est certain qu’il y a de vrais malades, mais beaucoup le deviennent par l’aberration du système engendrant la violence des regards que nous nous portons les uns les autres. Il n’y a qu’une seule alternative à tout cela : le pardon, la compassion, une tendresse infinie face à nos manques de discernement et de mesure et une vigilance à ce qui est diffusé. Tout cela constitue des tremplins pour nous propulser plus haut et plus loin encore… Quoiqu’il ait pu arriver, arrive et arrivera, tout est toujours pour le mieux….  Ensemble, apprenons et grandissons.

Enfin, je vous parlerais de la soirée finale de la Caravane amoureuse au théâtre Mogador. Le public fut au rendez-vous, malgré la grève SNCF, la coupe d’Europe de foot et l’absence de campagne d’affichage dans les rues parisiennes. Les amis furent là, proches, solidaires. C’est bon. Néanmoins, cette soirée fut gâchée par la tombée de rideau prématurée avortant quelque peu le spectacle. Je ne pus présenter au public les caravaniers et les émissaires des villes visitées et ne pus expliquer les objectifs profonds de cette aventure, exprimer toute ma joie et mes remerciements aux nombreux partenaires sans qui tous ces partages exceptionnels n’auraient pu se vivre. Mais peu importe, le cœur doit rester amoureux, jusqu’au bout, garder le sourire et la tendresse, ne pas porter crédit au moindre ressenti négatif, aux moindres propos désobligeants vis-à-vis d’autrui (chose que je ne sais faire encore), se laisser porter par la grâce sans cesse renouvelée, étreindre le souffle de l’éternelle éternité.

 Pour tout cela, à tous les acteurs qui ont participé de près ou de loin à cette fantastique aventure,  ma compagne et moi-même n’avons qu’un seul mot à vous dire : merci

Marc Vella

 


Genèse de la caravane amoureuse 
 

Concert Exceptionnel à Mogador